Le Grand Malaise de l'Entreprise Moderne : Entre Quête de Sens et Nouvelles Pratiques
Au cœur des tours de verre de La Défense ou dans les open spaces des startups du Sentier, un mal-être grandissant s'installe. L'entreprise française, miroir des transformations profondes de notre société, traverse une crise existentielle sans précédent. Entre bullshit jobs et quête désespérée de sens, le monde du travail se trouve à la croisée des chemins, confronté à des défis qui dépassent largement les simples enjeux de productivité.
La Langue comme Symptôme : L'Invasion du « Globish »
Dans les couloirs des entreprises françaises, une nouvelle langue s'est imposée. Manifesting - Slashing - Soft skills - Reporting : ces termes, désormais omniprésents, ne sont pas de simples anglicismes à la mode. Ils témoignent d'une transformation profonde de notre rapport au travail et à l'entreprise. « Cette terminologie nouvelle témoigne de l'inexorable remplacement d'une langue française par le globish et du malaise grandissant dans l'entreprise », observe Julia de Funès, philosophe et auteure de La Vertu dangereuse : les entreprises et le piège de la bien-pensance.
Le manifesting, par exemple, cette croyance que nos pensées et nos intentions suffisent à réaliser nos désirs, illustre parfaitement la dérive vers une pensée magique dans le monde professionnel. « C'est un peu la méthode Coué (une méthode fondée sur l'autosuggestion et l'auto-hypnose, pratiquée et enseignée par le psychologue et pharmacien français Émile Coué de la Châtaigneraie (1857-1926). Elle utilise la répétition de la prophétie auto-réalisatrice, censée entraîner l'adhésion du sujet aux idées positives qu'il s'impose et ainsi un mieux-être psychologique ou physique. Elle se veut autant préventive que curative) en version moderne », explique de Funès, « comme si la volonté était un principe de pouvoir absolu, comme si nous n'étions pas traversés par des influences, des désirs, des passions qui nous déterminent autant que notre volonté. »
Cette invasion linguistique ne se limite pas aux murs des entreprises. Elle infiltre désormais la vie quotidienne, transformant jusqu'à notre façon de concevoir les relations personnelles. « Les gens parlent souvent de gérer leur vie en mode projet, de manager leurs couples, leurs vacances », note Jean-Laurent Cassély, soulignant cette « managérialisation » rampante de tous les aspects de l'existence.
La Crise du Sens dans l'Entreprise Moderne
Le malaise ne se limite pas au langage. En 2013, l'anthropologue David Graeber faisait sensation avec son concept de bullshit jobs - ces emplois que leurs propres titulaires jugent inutiles. Ce qui n'était alors qu'une observation provocante est devenu un phénomène social majeur. Plus inquiétant encore, selon Julia de Funès, « aujourd'hui la crise de sens traverse même les métiers les plus sensés. »
Les médecins, par exemple, profession s'il en est une dont l'utilité sociale ne fait aucun doute, se trouvent aujourd'hui confrontés à une perte de sens. « Les tâches sont tellement procédurisées, parcelisées, technicisées qu'on ne voit même plus ce pourquoi on a choisi ce métier », explique la philosophe. La bureaucratisation et la technicisation croissantes des métiers créent un écran entre le professionnel et le sens profond de son action.
Face à ce malaise, une forme de résistance silencieuse s'organise. Des jeunes diplômés des plus prestigieuses écoles, traditionnels ‹ premiers de la classe ›, choisissent des reconversions radicales. L'exemple de cette diplômée d'une grande école de commerce devenue crémière est emblématique. « Ma grand-mère m'a dit : ‹ Toutes ces études pour devenir crémière ›», rapporte Cassély, « alors que pour elle, c'était un accomplissement d'être fromagère et c'était beaucoup plus cool et valorisant auprès de ses amis en soirée que d'être consultante en organisation.
Les Paradoxes de l'Entreprise Contemporaine
L'un des paradoxes les plus frappants de l'entreprise moderne réside dans son rapport au collectif. Alors que le travail en équipe est érigé en dogme, que les open spaces se généralisent, et que le « co-working » devient la norme, la réalité du terrain révèle souvent un individualisme croissant.
« Le collectif n'est pas un bien en soi », rappelle Julia de Funès. « L'histoire est ponctuée de moments collectifs qui sont des abominations humaines. Ce n'est pas parce qu'on est très nombreux à faire quelque chose qu'on fait nécessairement des merveilles. » Elle pointe notamment que « 60% des réunions ne servent strictement à rien », faute d'un travail individuel rigoureux en amont.
La question de l'autorité constitue un autre paradoxe majeur. Dans leur volonté d'éviter l'autoritarisme d'antan, de nombreuses entreprises ont dilué toute forme d'autorité légitime. « Il faut revaloriser l'autorité », plaide de Funès, « un manager qui a de l'autorité augmente ses équipes, un enseignant qui a de l'autorité augmente ses élèves. » La difficulté réside dans la distinction nécessaire entre autorité et autoritarisme, entre subordination légitime et soumission contrainte.
Les Enjeux Générationnels
La transformation du rapport au travail se manifeste particulièrement dans le fossé générationnel. « Pour ma génération et les précédentes, le travail constituait une finalité à part entière », observe Julia de Funès. « Aujourd'hui, cette logique ne marche plus du tout pour faire sens, notamment pour les plus jeunes générations. »
Le cas d'un manager confronté à deux profils différents illustre parfaitement cette évolution : « J'ai un homme de 50 ans dans cette équipe, son travail c'est un marqueur identitaire très fort. Et dans la même équipe, j'ai un garçon de 25 ans qui me dit : ‹ Moi je travaille pour faire le tour du monde avec ma copine dans deux ans, c'est uniquement pour ça que je bosse. ›»
Cette nouvelle approche du travail bouleverse les modèles traditionnels de management. Les entreprises doivent désormais composer avec des attentes radicalement différentes : plus de flexibilité, plus d'autonomie, mais aussi plus de sens. « Le travail est devenu un moyen pour s'épanouir dans l'existence », résume Cassély, « et non plus une fin en soi. »
Le Défi de la Réinvention
Face à ces transformations profondes, l'entreprise se trouve confrontée à un défi majeur : celui de sa réinvention. La crise du sens, la mutation du rapport au travail, l'évolution des attentes des nouvelles générations, tout concourt à rendre nécessaire une refondation du modèle entrepreneurial.
« Le travail ne peut plus être une valeur morale », affirme Julia de Funès. « Une valeur morale n'a pas de prix. La liberté n'a pas de prix, la justice n'a pas de prix, l'égalité n'a pas de prix. Le travail a un prix. » Cette distinction fondamentale appelle à repenser radicalement la place du travail dans notre société.
Le défi est d'autant plus complexe que les solutions traditionnelles - qu'il s'agisse du team building ou des entreprises libérées - montrent leurs limites. L'enjeu n'est plus simplement d'améliorer les conditions de travail ou d'augmenter la productivité, mais de redonner du sens à l'activité professionnelle dans un monde où les repères traditionnels s'effacent.
Le malaise dans l'entreprise moderne révèle une transformation profonde de notre rapport au travail et, plus largement, de notre conception de la vie en société. Au-delà des symptômes visibles - anglicismes envahissants dans la langue française, désertions professionnelles, quête de sens - se dessine la nécessité d'une refonte du pacte social qui lie les individus à leur travail.
L'entreprise du futur devra trouver un équilibre délicat entre efficacité économique et épanouissement individuel, entre autorité légitime et autonomie, entre performance collective et reconnaissance individuelle. Un défi considérable, mais dont dépend peut-être la survie même du modèle entrepreneurial tel que nous le connaissons.
Les Mots-Clés du Nouveau Management
Manifesting : La croyance en la réalisation des désirs par la pensée positive
Slashing : Le cumul simultané de diverses activités professionnelles
Brownout : L'état de confusion et de perte de sens au travail
Bullshit Jobs : Les emplois perçus comme dénués de sens ou d'utilité sociale
Personal Branding : L'art de se concevoir comme une marque sur le marché du travail
Références :
Répliques, France Culture. Malaise dans l’entreprise. Avec Julia de Funès, Philosophe, essayiste, spécialiste en management et ressources humaines. Et Jean-Laurent Cassely Journaliste, chroniqueur, essayiste.
de Funès, Julia, La Vertu dangereuse : les entreprises et le piège de la bien-pensance, L’observatoire, 2024
Cassely, Jean-Laurent, Dagnaud Monique, Génération surdiplômée: Les 20 % qui transforment la France, Odile Jacob, 2021
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